Je l’ai écrit plusieurs fois ici, l’exil est une affaire familiale. Plus ou moins bien vécue selon le côté de l’arbre généalogique, j’ai toujours dû lutter pour expliquer et prouver à mon père que mon choix de ne pas vivre dans le pays où je suis née était un choix conscient, désiré, qui m’a toujours paru évident et que je ne remettrai pas en question. Même si l’arrivée d’un enfant fait réfléchir sur la proximité familiale (pas que pour des questions pratiques de baby-sitting), je ne suis pas sûre que je serais capable de retourner vivre là-bas.
Je commence à avoir quelques déménagements à mon compteur depuis une quinzaine d’années. Des plus ou moins simples, des plus ou moins rapides, des franchement galères. D’un pays à un autre, d’une région à une autre, d’une ville à une autre ou d’une commune voisine à une autre. Les plus courts n’étant pas forcément les plus simples, mais globalement les cartons n’ont que rarement été mes ennemis. Je n’ai jamais trouvé que changer de lieu était un bonheur absolu, mais je ne l’ai pas plus assimilé à un pire cauchemar. Je le vivais de façon plus ou moins plaisante, et je m’y accommodais.
Déménager avec un bébé de 4 mois a par contre une saveur tout à fait particulière que je déconseille à quiconque de goûter, même mon pire ennemi. Sincèrement, là j’ai cru toucher les limites de ma résistance, et à vrai dire je crois même que je les ai dépassées.
Pour différentes raisons qui ne m’appartiennent pas toutes, nous n’avons pas déménagé pendant ma grossesse. A ce moment-là, je me demandais d’ailleurs si c’était une bonne idée…aujourd’hui je sais que si je pouvais refaire ce choix, je n’hésiterais pas une seconde.
Pour des raisons encore autres et tout aussi impondérables, il ne nous était pas plus possible de différer ce déménagement à plus tard. L’une d’entre elles était néanmoins que nous étions dans un appartement tout à fait correct pour 2 et demi en comptant Miss B. quelques jours par mois, mais qui devenait franchement petit avec une babybouchette dont les affaires, on le sait, prennent une place inversement proportionnelles à sa taille. On commençait à se marcher dessus, à ne plus savoir où poser quoi et ça devenait étouffant.
Bref, c’est ainsi qu’avec une petite d’à peine 1 mois nous avons posé notre préavis, dans notre grande ignorance de l’enfer qui nous attendait.
Parce que oui, je vous mets au défi de tenter de faire des cartons avec une gaminette qui ne veut que les bras ou l’écharpe, qui a des crises de coliques et qui n’est vraiment bien qu’en étant à l’extérieur en société. Alors ok, vous travaillez votre ligne, vos cuisses et vos muscles (votre patience aussi) en faisant le minimum syndical avec 5 bons kilos en portage ventral, en priant pour qu’elle dorme suffisamment longtemps pour finir ce que vous entamez, et en cherchant la meilleure solution pour ne pas lui envoyer un coin de carton dans la tronche ou lui faire tomber un bouquin ou un bibelot sur la tête.
Dans la même veine, j’ai testé le ménage d’avant état des lieux avec l’écharpe, se plier en deux pour nettoyer des plinthes et en 3 pour faire la baignoire a un charme tout à fait délicieux que je ne recommande pas plus. J’ai avalé autant d’aspirine à la fin de ces journées que si j’avais couru des marathons quotidiens.
Par ailleurs, quand on fait déjà la grande bêtise de s’obstiner à déménager dans ces circonstances, il vaut mieux éviter de vouloir à tout prix économiser sur tous les plans. C’est à dire qu’accepter une camionnette prêtée, mais qui ne fait que 7m3, c’est l’assurance de crever tous les braves qui acceptent de venir vous aider dans cette folle entreprise pour déménager le minimum, à savoir les meubles les plus lourds et encombrants; et qu’à la fin de la journée, ils sont légitimement épuisés, tout le monde sonne la fin des réjouissances, mais il reste un appartement encore rempli de « petites choses qui vont vite partir »….ces petites choses étant le résultat de 2 jours de plus d’aller-retours avec une voiture remplie à ras bord, et un nombre certain d’aller-retours de 3 étages sans ascenseur (qu’on quitte pour un 2ème avec ascenseur, au moins donc on les descendait), toujours avec bébé en écharpe si vous suivez bien. La fête à l’aspirine continue…
Bref, nous avons officiellement déménagé le 24. Comptez 3 semaines avant pour commencer les cartons et donc l’impression d’être progressivement dans un lieu qu’on ne reconnaît plus. Et aujourd’hui, 11 Décembre, je regarde autour de moi et je vois encore des tas d’objets entassés qui cherchent leur place. La chambre de notre babybouchette est encore envahie de choses à trier, même si on peut enfin y circuler. Celle de Miss B a quelques basiques en place (le lit, le bureau) mais les jouets attendent d’y être déballés. Nos placards sont enfin à peu près rangés, la salle de bain est vaguement opérationnelle. On ne met plus 3 heures pour se faire un simple bouillon mais la cuisine laisse furieusement à désirer parce qu’il faut ré-agencer et donc la repenser entièrement. Bref, je ne peux pas encore dire que je suis vraiment chez moi.
Pour autant, ces désagréments ne sont probablement pas les plus pesants. Depuis presque 2 mois que dure ce presque cauchemar maintenant, je n’ai eu de cesse de me répéter les mêmes réflexions: l’arrivée d’un enfant est en soi une perte de repères magistrale, qu’il est déjà difficile d’assumer et de surmonter. Y rajouter un changement de lieu de vie, c’est brouiller encore plus les cartes et en ce qui me concerne, ça m’a totalement achevée. Pour parler tout à fait franchement, je crois que j’ai rarement vécu quelque chose d’aussi difficile que ce déménagement. Et comme c’est un peu la thématique du moment, j’ai eu la sensation de récupérer en pleine face tout l’historique familial de l’exil non digéré, non accepté et si douloureusement vécu de mon père.
Que les choses soient claires, j’ai déménagé à 20 kilomètres de notre ancien appartement. Autant dire un saut de puce. Pour autant, ces 20 kilomètres me paraissent un univers parce que j’ai eu la sensation de changer de région. J’ai quitté un lieu que j’avais choisi depuis que j’étais arrivée dans cette ville. J’y avais déjà fait 2 déménagements, mais en restant dans le même périmètre. En 5 ans, j’y avais pris mes repères: itinéraires, loisirs, points de chute divers. C’était chez moi, j’y étais à l’aise. Depuis ma grossesse, mon congé maternité, j’y avais également noué d’autres liens amicaux, d’autres habitudes qui comptaient, auxquels je me raccrochais parce que la moindre brindille devient une bouée de sauvetage dans ces moments de grands bouleversements.
Lorsque nous avons choisi notre nouveau lieu de vie, trouvé cet appartement qui nous plaît dans un lieu qui est tout à fait plaisant, je n’avais pas conscience de tout cela. Et puis je l’ai senti progressivement, dans ma difficulté à faire les cartons, dans le quotidien qui allait changer, dans mon besoin désespéré de me raccrocher à du connu, dans mon plaisir à être dans un lieu que je trouvais beau et si plaisant.
Ici, dans ce nouvel appartement, ce ne sont pas juste des murs que j’ai à apprivoiser. C’est une nouvelle façon d’aborder mon quotidien. C’est prendre la voiture pour aller au centre du village parce qu’à pied, je ne peux plus vraiment le faire. C’est me dire qu’il n’est plus aussi facile d’aller voir mes amies, qu’il faut planifier un peu plus, même à 20 kilomètres de distance. Ce sont toutes ces petites choses du quotidien qu’on tisse au fur et à mesure des mois et des années passés dans un lieu, insignifiantes quand on ne s’arrête pas dessus et qui prennent tant d’importance quand on doit les quitter et qu’on s’y est attachées…
A l’heure actuelle, j’ai l’impression d’être en mille morceaux. Physiquement parce que bien entendu, l’antenne qui me sert de fille a bien capté mon désarroi et ma perte de repères et a décidé que ce serait tellement plus rigolo d’en rajouter une couche en refaisant de ses nuits un vaste chantier et en rendant les siestes quasi inexistantes. Moralement parce que je fais face à trop de choses en même temps: ma fille et le cortège d’acceptations et lâcher-prise qu’elle apporte, ce déménagement et son lot d’inquiétudes et de ré-assurance que je dois apprivoiser, et mon histoire familiale qui arrive au milieu comme un boomerang et une cerise sur le gâteau, et qu’il va falloir rapidement solutionner pour que le tout ne devienne pas une purée immangeable (je vous épargne là au milieu les démêlés avec mon boulot, on garde ça pour un prochain billet, d’ici quelques mois quand j’aurai à nouveau le temps d’écrire!)
Il me reste donc à trouver de la colle pour regrouper mes morceaux. Et un cutter pour finir d’ouvrir les cartons, et les jeter…Je vais y arriver, je le sais bien, mais quand?

Pour continuer dans la série et parce que je n’ai pas encore de photo de notre nouveau lieu de vie, je vous présente Picoti. Ce doudou-là a une place toute particulière dans mon coeur, vu qu’il a été offert par une personne qui m’est très chère, et qu’il a été le premier doudou-cadeau de ma fille. Il est à ses côtés depuis son premier jour, et il partage son quotidien avec un autre tout aussi doux et un peu moins coloré. Elle aime particulièrement lui faire des bisous (entendez par là lui tétouiller le bec et ses pattes) et se frotte volontiers tout le visage avec. Et puis franchement, il n’est pas craquant avec ses couleurs, ses petites plumes et son nom tout trouvé?