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Oedipe rebelle

J’ai déjà dû le dire une ou deux fois ici, mon père et moi, ça a toujours été une forme de “je t’aime moi non plus”. J’ai toujours entendu parler du complexe d’Oedipe avec une forme d’interrogation, et j’ai beau chercher dans mes souvenirs, je n’en trouve aucun qui s’y réfère.

Il faut dire aussi que j’ai fortement contribué à contrarier ce papa qui m’adorait tant:
-Il voulait un garçon en aîné, et une fille en second, il a eu l’inverse.
-Il rêvait d’une petite fille blonde et d’un garçon brun, c’est le contraire qui s’est produit.
-Son rêve était d’avoir une petite poupée aux jolies boucles, souliers vernis et jupe plissée, j’ai cultivé avec passion et attention le look jeans, baskets gros pulls.
-Il aspirait à me transmettre ses inspirations artistiques, son goût du dessin et de la peinture, je suis devenue une intello à lunettes que tout le monde voulait voir prof (ouf, j’ai au moins esquivé cette étape, et viré les lunettes entre temps). La seule chose que je sache dessiner, c’est vaguement un palmier, et les fesses d’un éléphant (sisi!)
-Son côté un peu macho italien s’offusquait de mes revendications légèrement féministes et pas très patriotes.
-Il a passé sa vie à construire son nid, son cocon et a tout fait pour planter des racines dans un endroit paisible, souhaitant épargner à ses enfants le déracinement et les bouleversements qu’il a vécus dans sa jeunesse: j’ai plaqué tout ce beau monde et quitté mon pays. Il ne s’en remet toujours pas, et ne veut pas me croire quand je lui dis, à moitié en plaisantant, que je pourrais mettre un océan entre nous s’il le fallait. Pourtant, j’en serais capable.
-Il a espéré m’apprendre sa langue natale, j’ai catégoriquement refusé d’en prononcer le moindre mot. Et je lui ai longtemps caché que j’étais capable de suivre une conversation pas trop rapide. C’était idiot de ma part, aujourd’hui je le regrette, mais n’arrive toujours pas à me décider à m’y mettre sérieusement.
-Il souhaitait nous offrir sa religion et ses croyances, j’ai rapidement envoyé valser les préceptes catholiques (et les autres, également).
-Il cherche la sécurité, il veut se rassurer, je cultive la remise en question, les chamboulements.
-Il fera tout pour la stabilité, j’ai divorcé, et changé 4 fois de ville.
-Il ne sera resté tout au long de sa carrière que dans 1 seule entreprise, j’ai connu le chômage, et j’en suis à mon 5ème poste au moins.

Mais mon père, rendons-lui cela, c’est aussi l’homme qui m’a fait aimer le sport. Il m’a appris à apprécier l’effort, la dépense physique. Il m’a mise au tennis, j’ai été sage et j’y ai joué pendant 20 ans, avant tout pour lui faire plaisir. Oui, d’accord, c’est encore quelque chose que j’ai fini par plaquer. Il m’a initiée au ski, aussi, jusqu’à ce que ses peurs le rattrapent.
C’est lui qui nous a appris à avoir le sens de la famille. A respecter ce don, à se souvenir que c’est un bien précieux, un cocon indispensable. Sauf que nous y avons mis des limites bien plus tôt que lui. Je regrette qu’il ne puisse pas se pacifier avec ce sujet non plus.
Au-delà de ses incertitudes, et de ses angoisses qui le paralysent davantage chaque année, à mon grand désespoir, c’est un homme profondément humain, qui nous a appris à respecter les valeurs essentielles, la sincérité, à garder un peu (trop?) de naïveté, à ne pas juger trop vite.

En 33 ans, j’ai fait plus de déménagements que lui en 67. Son rêve et le regret de sa vie est de ne pas avoir été propriétaire, je ne ressens nullement cette nécessité et n’en ferai jamais le point d’orgue de ma vie.

L’année dernière (enfin en 2009, ça fait encore un peu étrange de la qualifier ainsi), il a donc découvert mon nouveau chez-moi. Celui dans lequel mon cher et tendre et moi-même avons emménagé, et que nous avons plus ou moins aménagé. Avec un budget restreint, des meubles rapportés des 2 bords, un ensemble pas trop incohérent, mais sans un enthousiasme de décoration et d’organisation, que nous n’avons pas non plus spontanément. Depuis que nous y vivons, nous avons régulièrement amélioré l’ensemble, mais sans gros investissements. Pour tout dire, les seules choses réellement communes que nous possédons, c’est un piano, et de la vaisselle.

Mon père est un bricoleur né. Dans sa maison à lui, il aurait voulu avoir un atelier, un hangar, une boîte à outils digne de ce nom, et nous bricoler n’importe quel meuble. C’est un fanatique du design, de la belle architecture, mais il a aussi cette volonté d’occuper ses mains, et de faire par lui-même. D’abord par souci d’économie, mais aussi par plaisir.
C’est encore une choses qu’il n’a pas réussi à me transmettre: je regarde une scie d’assez loin, pensant d’abord aux ravages qu’elle pourrait procurer sur mes petits doigts avant de réfléchir à comment l’utiliser. La perceuse, c’est un instrument qui fait du bruit. Je sais vaguement utiliser un marteau, mais je dois me concentrer.
Bref, à part pour monter les meubles suédois et décrypter les hiéroglyphes (à force de déménagements et après une année à vivre seule, j’ai quand même au moins maîtrisé ces concepts-là), je ne suis pas une bricoleuse, je n’ai pas non plus peur de demander de l’aide, j’estime qu’on ne peut pas être bon partout, et que ce n’est pas vraiment mon domaine.

Alors, quand mon père a fait, il y a 3 semaines, le tour de notre petit nid, et a ouvert la bouche, j’ai su que la conversation qui allait suivre n’allait pas forcément être plaisante.
Là où je voyais un appartement plutôt pas trop mal rangé (on y avait mis du coeur), avec beaucoup d’améliorations à faire certes, mais chaleureux et douillet, il y a vu “manque de rangements”, “place mal organisée”, classements illogiques.

Le problème avec mon père, et particulièrement lorsqu’il s’agit de moi, c’est que ce qu’il dit est bien souvent plein de bon sens. C’est quand même quelqu’un qui a vécu, qui a de la bouteille, qui a dû plus d’une fois faire appel au système D. Mais il ne sait pas communiquer. Il est maladroit, blessant.
Avec l’âge, moi aussi j’essaye d’apprendre, de me comporter en adulte. A ne pas être épidermique, à ne pas sur-réagir dès qu’il commence à critiquer. Je tente de lui faire comprendre que j’entends bien son point de vue, mais que je ne suis pas forcément d’accord.
Parfois ça passe, d’autres moins.

L’autre jour, donc, je lui ai dit “oui papa, je sais qu’il y a plein de bonnes choses à faire encore dans cet appartement. Laisse-nous le temps, et puis tu le sais bien, ce n’est pas notre priorité, ni lui ni moi ne sommes des passionnés de bricolage”.
Je n’ai pas eu la sensation d’avoir eu des mots piquants. Mais c’était un jour où nous ne parlions pas la même langue, et ses sous-titres à lui ont dû donner quelque chose comme “De toute façon occupe-toi de tes oignons, je ne veux pas de tes conseils à la noix, et puis je n’ai pas besoin de toi”. Le tout lié dans l’éternelle sauce du “ma fille est partie loin, ne veut pas qu’on l’aide et ne peut pas se débrouiller toute seule dans un pays étranger et sauvage”, et le faible lien ténu de la communication était rompu.

Il n’y a pas eu de cris, parce qu’on n’était pas seuls, et que je n’en avais pas envie. Alors j’ai pris sur moi, beaucoup, énormément. J’ai écouté, encaissé, mais ma fréquence était désormais brouillée. Tout ce qu’il me disait, je le prenais pour une critique: “à 33 ans tu n’es pas capable de scier une planche et rajouter une étagère à ton meuble”, “tu n’as définitivement pas le sens pratique et c’est à se demander ce que j’ai bien pu t’apprendre et te laisser comme héritage pendant ton enfance”, “j’ai eu beau te montrer l’exemple et t’expliquer, tu n’as vraiment rien compris”.
Il ne l’a pas dit comme ça, non. Je l’ai entendu ainsi, et j’en ai eu les larmes aux yeux. Je sais, avec le recul (sur le moment aussi, mais c’était plus dur), qu’il ne faisait qu’exprimer une forme de frustration de ne pas pouvoir m’offrir ce que n’importe quel père aurait probablement envie d’offrir à son enfant: mettre son expérience, son temps libre et sa bonne volonté au service du bien-être et de l’un peu plus superflu, le décharger de certaines corvées. Il habiterait près de chez moi (ou plutôt moi près de chez lui, inimaginable dans l’autre sens), il viendrait un jour ou 2, prendrait ses mesures, irait chez Casto acheter 3 planches, me ferait de belles étagères, me planterait les chevilles, et vaille que vaille, nous aurions un appartement de plus en plus fonctionnel.
Rien de tout ça n’est possible; et c’est comme si, à chaque remarque, il fallait que ce départ de mon pays natal me soit ramené, ressassé, reproché. Il sait que désormais je n’autorise plus la confrontation directe, alors il l’utilise les chemins détournés. Involontairement, je le sais aussi.

J’ai mûri, je crois, et je connais assez bien mon père pour comprendre maintenant toutes les ficelles qui l’animent, les expressions de ses peurs et de ses frustrations; je lui pardonne et je ne lui en veux vraiment pas. Mais à cette occasion, je suis aussi redevenue une toute petite fille qui, même si c’est bien caché et bien enfoui, avait les larmes aux yeux parce qu’elle a très clairement eu l’impression de décevoir son père. Je me suis tournée vers ma mère, et je lui ai dit: “mais il faudra toujours qu’il trouve quelque chose qui le décoive? Maintenant que j’ai un boulot stable, une belle relation de couple, pas de problèmes d’argent, que je suis heureuse, que je le dis, que ça se voit, il faut qu’il trouve encore des reproches à me faire?”

Et sinon: quelqu’un aurait peut-être une perceuse et une scie à me prêter? Et “Bricoler pour les Nuls”? Parce que mon caractère fait que, piquée au vif, je serais prête à faire de mon appart un gruyère (non mon homme, ne t’inquiète pas trop) histoire de prouver à mon père que je suis quand même capable de poser des planches et des chevilles….

5 réponses pour “Oedipe rebelle”

  1. Anne indique :

    Et oué.

    On a jamais fini d’être les enfants de nos parents, avec eux, contre eux. Et jamais d’être les parents de nos enfants, non plus, j’imagine.

    Dans mes jours caustiques, je me dis que ce qui compte, c’est à arriver à être moi sans me demander si ça conviendrait à mon père tous les jours où je ne le vois pas (nombreux, quand même). On en rit comme on peu. Et on relève quelques défis !

    (Oui, j’ai, mais sans doute un peu loin pour que ça soit pratique, non ?)

  2. Lili indique :

    La question qu’il faudrait élucider (et dont je pense connaitre la réponse), c’est “t’aimerait il plus encore si tu étais à son image ?”.
    Je crois que nos parents sont partagés entre la fierté de nous voir devenus des adultes libres et indépendants, et la frustration de nous voir devenus des adultes libres et indépendants. Alors de temps à autre on se prend des petites piques qui font mal parce qu’elles viennent d’eux en particulier.
    Il m’aura fallu un électrochoc pour me dire un jour brutalement que je n’avais plus besoin de leur plaire à tout prix, et inversement. Je me suis alors sentie pousser des ailes, et je ne les aime pourtant pas moins……

  3. Flo indique :

    Anne: à vrai dire, je ne me pose pas chaque jour la question de savoir si tout ce que je fais lui plairait. Mais c’est vrai que lorsque j’ai droit à ce genre de piqûre de rappel, j’ai encore du mal à en rire. J’ai déjà appris le détachement (plus ou moins), pour l’humour, c’est la prochaine étape :)
    (et non, ça ira merci de la propostion, c’est en effet un peu loin et je pense que je pourrai trouver plus près :p)

    Lili: ta question est très juste, et ton analyse encore plus. L’adulte en moi sait très bien qu’elle n’a pas besoin d’approbation ou de bénédiction pour vivre, et vivre heureuse. La petite fille qui ressurgit parfois dans ce genre de confrontation n’est cependant pas encore suffisamment rassurée pour donner sa pleine et entière confiance à l’adulte. C’est un cercle, je travaille dessus depuis déjà de longues années, mais je pense que ça prendra encore un peu de temps pour que je puisse prendre mon envol ;) Merci, néanmoins :)

  4. Leeloolène indique :

    Il est beau et touchant ton texte ! Parce que tu fais état sûrement du plus difficile des sentiments, celui de l’amour d’un père qui ne veut que le bien de sa fille… et d’une fille qui reçoit cette forme d’amour comme une intrusion dans sa vie. Pas facile ni pour lui ni pour toi, de vous accorder sur cette ambivalence. Et la distance n’a jamais facilité les choses…
    Une chose est certaine vous en souffrez tous les deux. D’une manière différente certes… Il ne peut pas te donner ce qu’il estime bon pour toi… car tu le vis et ressens comme un reproche / un jugement de valeur.

    J’ai les outils aussi à te prêter, mais tu sais, je doute que ce soit le message caché de ton père !

    Dans son amour de père, il veut t’aider dans ton bricolage, non pas pour te montrer que tu ne sais pas faire et que tu es une incapable… mais parce que c’est la seule chose aujourd’hui qu’il peut t’apporter lui à son “petit” niveau. Difficile à accepter sûrement pour toi qui ne voit là qu’une forme de reproche… mais il faut imaginer qu’il doit se sentir lui aussi assez démuni de n’avoir rien d’autre à te donner que ce qu’il sait le mieux faire, à savoir t’aider pour ta maison.

    Alors certes… tu peux le vivre comme une intrusion… mais je crois vraiment (avec les peu d’éléments que j’ai), que ses remarques étaient plutôt une forme d’appel de sa part. Parce que justement aujourd’hui tu es une grande fille, indépendante, avec sa vie, sa maison… et que donc il n’a rien d’autre à t’apporter que pouvoir te faire plaisir en te construisant un meuble ou des étagères.

    Ce n’est absolument pas une critique sur ta manière de réagir, car c’est bien trop complexe pour apporter le moindre jugement à cette histoire… mais, essaye de te dire, qu’il ne cherchait pas à critiquer quoique ce soit… juste qu’il cherchait où, aujourd’hui, il peut encore avoir le rôle de “papa”, à savoir de quelqu’un qui est là pour accompagner ses enfants dans leur vie.

    En tout cas, j’admire ton billet… parce que ce n’est pas facile d’exposer au grand jour ses relations avec ses parents :)

    Bises et bonne journée !

  5. Flo indique :

    Merci pour le compliment Leeloolène :). Et pour moi, ça ne me semble pas si difficile de parler de mes parents. Le sujet paternel reste très sensible, mais ce de tout temps, et c’est aussi une façon d’exorciser.
    Je comprends très bien ton point de vue, et je pense que tu as entièrement raison. L’adulte en moi est entièrement d’accord avec toi sur ton analyse, et tu le décris avec des mots qui sonnent très justes: il essaye de me proposer ce qu’il peut encore m’offrir en tant que “papa” pour sa fille. Mais l’enfant en moi y voit très vite la “déception” que ses paroles parfois quand même maladroites expriment (même involontairement). Je sais qu’il n’attend pas de moi que je devienne une bricogirl accomplie. Et l’énergie que je pourrais passer à apprendre à percer des murs, je ferais peut-être mieux de la passer dans l’apaisement de mes relations avec lui (j’y travaille déjà pas mal, cependant).
    Comme je l’expliquais, la communication a toujours été houleuse et hasardeuse avec lui. Nous avons des caractères à la fois totalement identiques et radicalement différents. Et c’est vraiment comme une fréquence radio: lorsque nous nous comportons comme 2 adultes responsables, ça passe très bien. Lorsque l’un des 2, ou les 2, laissent parler leurs peurs / frustrations / autres, il y a très vite un brouillage qui se produit. J’essaye depuis quelques temps de rectifier au mieux la fréquence, mais n’y parviens pas toujours (et lui assez rarement pour être franche, et sans critique) ;)
    Bises et encore merci :)

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