Cocon de précaution

Vendredi dernier, donc, l’alerte était orange sur notre belle ville pour chutes de neige importantes.
Il a fait lourd et noir toute la journée. Ca sentait la neige, comme on le dit dans mon pays natal, et on savait que ça allait tomber. On laissait juste à monsieur météo le soin de choisir quand.
Pour autant, la ville entière a fonctionné au ralenti. Ca circulait sur les routes comme un jour de vacances scolaires: peu de voitures, beaucoup de personnes ayant dû poser leur journée pour éviter de renouveler la catastrophe du 18 Décembre dernier. Pire encore: ramassages scolaires annulés, camions bloqués sur l’autoroute de façon préventive, et certains collèges se sont même offerts le luxe de ne pas dispenser de cours, offrant à plusieurs élèves un week-end prolongé inespéré (pour aller faire les soldes?)
Les flocons, eux, ont sagement attendu 18H, le moment où tout le monde était quasi chez soi, pour commencer à tomber. Et on peut dire que c’est en milieu de soirée que la circulation a commencé à devenir sportive.

Tout cela, donc, au nom du principe de précaution. Cher à notre gouvernement, et tellement à la mode ces derniers temps. J’entendais hier à la radio un quidam rieur, originaire des Vosges, et bloqué à Paris devant un lieu fermé pour « cause de neige », déclarer qu’à force d’appliquer ce cher principe à toutes les sauces, on allait enfermer les gens dans un cocon. Ce n’est pas nouveau, mais ça a sonné très juste à mes oreilles.

Le pays a été tellement traumatisé par certains drames, qu’il ne faut certes pas minimiser (sang contaminé, canicule), que désormais on veut appliquer la politique du risque zéro. A l’image de nos voisins d’outre atlantique, se protéger à tout prix, ouvrir le parapluie. Surtout, surtout qu’on ne vienne pas nous faire de reproches de négligence! On préfère faire ingurgiter à la population des vaccins avec adjuvants douteux, plutôt que d’affronter une maladie qui, pourtant, dans le reste du monde, ne semble pas plus mortelle qu’un simple virus saisonnier.
Surtout surtout, on préfère paralyser tout le monde « par anticipation », plutôt que de mettre les moyens dans les dégagements de chaussées, dans du préventif utile (salage, sablage).
J’ai été bloquée ce fameux 18 Décembre. C’est sûr, je n’avais pas envie de revivre l’enfer d’un bouchon d’1h30 pour finir par faire demi-tour. Mais je préfèrerais mille fois me rassurer en me disant que si je suis coincée, un chasse-neige viendra dégager la route, plutôt que de prendre une journée de congé préventive, que je pourrais bien mieux occuper un autre jour.

Au-delà de nous adultes, je constate aussi que cela devient une manie dans l’éducation. Je constate de l’extérieur, n’ayant pas d’enfant moi-même. Et n’étant pas maman, je ne sais pas non plus ce que c’est de tenir instinctivement, animalement, à la chair de sa chair. De vouloir lui éviter à tout prix les soucis, la douleur, la tristesse. J’aime infiniment Miss Blondinette, mais pas comme sa maman, je ne pourrai jamais ressentir cela sans vivre moi-même un jour, sans doute, l’aventure depuis le début.
J’ai été néanmoins interpellée par une habitude qui a été donnée à la puce, dans son école, et qui se résume plus ou moins ainsi: si un camarade t’embête, tu rapportes à la maîtresse. Pour qu’elle puisse prendre des dispositions en conséquence.
Soit. C’est tendancieux, et je ne m’y fais pas. Du point de vue des parents (après discussion-débat avec son papa donc), c’est légitime: c’est important pour eux de savoir que leur enfant est en sécurité, c’est important qu’il soit soutenu par un adulte, c’est important qu’un enfant qui fait une bêtise ne reste pas impuni, quelle que soit la teneur de la « punition », laissée bien entendu au bon jugement de la maîtresse.

Moi, je le vois d’un autre point de vue: d’une non-maman, d’une ancienne petite fille qui a été traumatisée en cours de récré par un garçon, qui a été harcelée au point de me terroriser pendant bien longtemps. Et pourtant, il ne m’est jamais, jamais venu à l’idée d’aller rapporter à la maîtresse les coups et les railleries dont je faisais l’objet. J’aurais dû, peut-être. Probablement que si cet enfant avait été puni (mais comment, la situation était de toute façon compliquée puisqu’il était aussi mon voisin de palier), probablement que si un adulte m’avait dit « tu as eu raison de venir nous voir », bien des choses dans mon comportement, mes peurs, auraient changé. Ca ne s’est pas fait.
Inversément, ça a forgé mon caractère, et ce que je suis devenue aujourd’hui. Bien sûr, je ne souhaite à personne, pas un seul enfant, de vivre ce que j’ai vécu étant moi-même petite. Mais dans une moindre mesure, une cour de récré, c’est aussi un lieu de chamailleries; c’est un lieu où on apprend les relations sociales. Les jeux de pouvoir, les influences, les amitiés et les trahisons. Bien des choses s’y vivent, des petits aux grands drames. Jamais je n’aurais voulu aller rapporter même une moquerie de la part de mes camarades. J’aurais été très vite étiquetée comme la « rapporteuse », ça ne se faisait pas, ce n’était pas dans nos conventions. J’étais dans une banlieue très chic de ma ville, et pourtant, à l’école, on réglait nos comptes (très enfantins et très futiles, je vous rassure) entre nous. On laissait les adultes en-dehors, les parents aussi. Si on se faisait attraper, tant pis pour nous.
Qu’offre-t-on à ces enfants à qui on apprend à de suite aller se plaindre? Un enfant de 6 ans ne peut pas juger ce qui est important ou ce qui est dérisoire. Certes, c’est à la maîtresse de relativiser, et d’expliquer que ce qu’il vient rapporter en vaut la peine, ou non. Mais vraiment, leur rend-on service? A vouloir tant les protéger, à vouloir ainsi leur éviter les coups, de toutes les façons possibles, ce qui part d’un bon sentiment, je n’en doute pas, n’en fait-on pas de potentiels adultes qui ne pourraient vivre hors de ce fameux cocon? Des adultes qui n’oseront pas sortir si la météo annonce un peu de verglas sur les routes, qui préfèreront courir chez le médecin pour soigner un petit rhume, qui, à ne pas savoir ce que c’est de se relever des coups, n’oseront rien vivre pour éviter d’en prendre?

Est-ce qu’en voulant à tout prix éviter les grandes difficultés de la vie, on ne risque pas de passer à côté de ces petits bonheurs qui en font toute la saveur?

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12 réponses à Cocon de précaution

  1. karmara dit :

    J’entends tes arguments… mais je ne suis pas d’accord 😉 En tout cas en ce qui concerne les enfants à l’école.

    Je pense que les enfants doivent se sentir en totale sécurité à l’école. Et donc ne pas être à la merci des petits durs et des petites dures. Ils doivent être sûrs d’être protégés par les adultes. Il m’est insupportable de penser que l’ascendant physique ou psychologique légitime le harcèlement !
    Je pense même qu’un enfant qui se sent potentiellement protégé par les adultes est plus à même de ne pas se laisser faire, et donc de ne pas faire appel aux adultes.
    De plus, il faut penser aux harceleurs en herbe qui agissent avec un sentiment d’impunité. Quel genre d’adultes vont-ils devenir ?

    Voilà, en gros… (je pourrai en faire des pages :)). En tout cas, ton point de vue suscite le débat !

  2. Flo dit :

    Karmara, il faudrait que j’ouvre une catégorie débats, je me doutais que ce billet pouvait faire réagir.
    A vrai dire, je n’ai pas un véritable avis tranché sur le question de l’école. J’ai eu une vraie surprise quand j’ai appris ce mode de fonctionnement, une réelle incompréhension, et la vraie sensation aussi que ce n’était pas bien « borné ». Et je livre ici le raisonnement qui va avec cette première impression.
    Je comprends très bien ton point de vue aussi, et comme je le soulevais, c’est un point de vue de maman, et très logique. Je ne dis pas qu’il ne faut pas punir et « tout laisser faire » dans la cour de récré, je dis juste qu’il ne faut peut-être pas non plus tout dénoncer. Mais le juste milieu est difficile à trouver dans ces circonstances…

  3. karmara dit :

    Cette année est délicate pour Anouk, avec une école, très mal dirigée depuis un an, où l’ambiance se durcit. Notamment pour ma fille (qui est tout sauf vindicative). Et je lui ai dit de s’adresser aux enseignants si des enfants dépassaient les bornes avec elle. Je ne veux pas qu’elle aille à l’école la peur au ventre.

  4. Anne dit :

    C’est justement parce qu’un enfant de 6 ans a du mal à juger de l’importance d’une situation qu’il est essentiel qu’il puisse à en parler à un adulte.

    Les enseignants savent très bien dire « débrouillez-vous entre vous » pour les petites histoires sans conséquences. Mais ils peuvent aussi remettre à plat, ou au moins donner un signal d’alarme, pour des choses beaucoup plus délicates.

    Comme Karmara, je voudrais que l’école soit un lieu où les enfants (et la mienne en particulier !) soient en sécurité. Mais aussi un endroit où on leur apprenne, justement, à distinguer les vétilles de ce qui les met en danger. Et que le fait de parler de ce qu’on vit n’est pas « cafter » mais bien sauver sa peau, parfois, même s’il ne s’agit pas d’une question de vie ou de mort.

  5. Flo dit :

    Karmara: oui, bien sûr, remis dans le contexte je comprends que ça te tienne d’autant plus à coeur.

    Anne: comme je l’ai dit à Karmara, je suis tout à fait d’accord avec ce point de vue de maman. Et d’accord aussi, si les choses se font bien, et que les responsables l’utilisent comme enseignement. Je ne suis malheureusement pas certaine que ce soit bien fait partout, et que ce soit l’occasion d’un apprentissage de plus.

  6. Florensse dit :

    De deux maux il faut choisir le moindre 😉

    Tu sais que les excès de protection ne sont pas dans ma nature mais à une échelle nationale trouver le juste équilibre devient complexe… alors entre un excès de négligence et un excès de protection, même si cela peut-être incommodant je préfère le second..

    Pour ce qui est de l’école, j’ai un peu de mal à m’y projeter en tant que  » maman » du fait de l’âge de ma fille mais là aussi de deux maux je préfère le moindre…et il est certainement plus aisé de  » recadrer » une tendance à tout rapporter chez un enfant que de dénouer des maux profonds qui peuvent se nouer dans ces vécus enfantins parfois cruels…tu es en plus bien placé pour le savoir…

  7. Florensse dit :

    Et en te relisant je voulais juste rebondir sur cela :
    « Des adultes qui n’oseront pas sortir si la météo annonce un peu de verglas sur les routes, qui préfèreront courir chez le médecin pour soigner un petit rhume, qui, à ne pas savoir ce que c’est de se relever des coups, n’oseront rien vivre pour éviter d’en prendre? »

  8. Anne dit :

    Je ne suis pas tout à fait d’accord, ce n’est pas « qu’un » « point de vue de maman ». Sans doute il s’exprime avec des choses concrètes parce qu’on l’est.

    Mais c’est aussi un point de vue d’ancienne élève, de fille de prof, de citoyenne…

    La première fois que je me suis dit ce genre de choses, j’étais bien loin d’être une maman et c’était à propos d’un enfant mort à cause d’un jeu dangereux, que je ne connaissais pas (l’enfant, ni le jeu). C’était donc bien abstrait, et pourtant je me disais la même chose : apprendre aux enfants à distinguer le grave du pas grave, en les écoutant…

  9. Florensse dit :

    bon en relisant mon second commentaire je viens de constater que seule la première partie est passée ( ton message recopié ), pfff bon on verra si j’ai le courage de me répéter plus tard 😉

  10. Flo dit :

    Florensse: oui pour l’idée de choisir le moins pire en terme de maux. Ca me paraît cohérent et logique, vu sous cet angle.

    Anne: qu’on s’entende, je parlais quand même de choses moins graves que ça. Alors ok, on ne peut pas dissocier, et du petit, on peut vite arriver au plus grave, raison pour laquelle il vaut mieux tout englober, j’adhère.
    Après, pour en revenir au principe de précaution de façon globale (et pas que sur ce point précis), c’est toute la difficulté: à quel moment est-ce qu’on en fait trop, à quel moment est-ce qu’on dépasse les bornes? On peut toujours le dire « a posteriori », mais jamais en anticipation, c’est bien là mon questionnement 🙂

    Florenssse: ah tu me rassures, je craignais d’être passée à côté d’un truc 😉

  11. Anne dit :

    Ah ben bien sûr ! On ne peut pas empêcher la terre de tomber et la neige de tourner, etc ! Mais le choix justement de l’école comme exemple m’a sortie de ton point de départ !

  12. Flo dit :

    Oui Anne, effectivement, j’ai pris un exemple extrême et donc sujet à débat, pour un sujet bien plus large 🙂

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