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Archive pour 10.3.2010

Le choix d’une femme

En 2003, je suis arrivée dans le Sud, celui qu’on attendait, qu’on espérait, qu’on appelait de nos voeux; j’y suis arrivée en quittant un boulot franchement pas génial à Paris, mais qui avait au moins l’avantage de m’occuper et tout à fait accessoirement (c’est un euphémisme) de me ramener un salaire. Pas mirobolant, loin de là, j’ai connu les joies du Smic, mais c’était quelque chose de fixe, régulier, mensuel.

Dans le Sud, à Montpellier pour ne pas la nommer, je suivais mon mari, qui avait enfin obtenu une mutation dans sa région d’origine. Le déménagement a été aussi soudain que l’administration sait le faire: au mois de Juin, téléphone pour nous annoncer que Août nous verrait arriver à Montpellier. On a négocié un tout petit mois de battement, mais après, c’était “tu prends ou tu te tais, et surtout tu n’auras plus rien”.
On a pris.
On avait un peu de famille là-bas, lui en fait, et pas en très bon terme. Il a fallu à l’arrache essayer de trouver un appart, un garde meubles, ça a été épique, on en rirait si on était encore ensemble, si tout le reste s’était mieux passé: arrivés sur place sans rien, hôtel 1ère classe pour les 2 premières nuits, visiter des taudis et des horreurs à des prix indescriptibles, puis enfin tomber sur une opportunité, un petit 25m2, ça nous a fait tout drôle après le HLM de cité parisienne de 75m2. On s’est adaptés.

J’avais droit aux Assedics, j’étais mariée, je suivais mon conjoint en mutation professionnelle, l’un des rares cas de démission qui ouvrent droit aux indemnités. Une fois posés avec une adresse, quelques meubles et un peu de courage, j’ai donc entrepris mes démarches d’inscription, mais surtout de recherche d’emploi.
Je me retrouvais dans une région totalement inconnue, pas de réseau social, un plan de carrière franchement aléatoire. Un CV pas évident à défendre (des études à l’étranger, une équivalence difficile à expliquer, un manque d’expérience que je compensais par de très bonnes études, mais en France, si on ne sort pas d’une grande école, ça vaut des cacahuètes et demi).
J’ai profité un peu de ces vacances forcées. Pour me (re)poser, faire le point, bilan de compétence, travail d’un projet, le parcours évident d’une recherche d’emploi classique.
Puis le temps a commencé à devenir long. Pas d’amis, des difficultés à se faire des relations. Et surtout, mon caractère qui faisait que je voulais travailler, occuper mes journées, j’avais besoin de mon salaire, j’avais besoin de me sentir utile, j’avais besoin de travailler.
Ne trouvant rien dans l’immédiat, j’ai accepté l’offre d’un poste à temps partiel en restauration, dans le petit village au bord de la Méditerranée où nous habitions (celui de toutes les chansons, celui qui désigne le bord de mer dans la région). C’était à 5 minutes à pied de chez nous, et surtout ça m’occupait. Et puis c’était une bonne expérience. Pas un travail de restauration trop touristique, une petite table d’hôtes plutôt intimiste, un patron haut en couleurs (et en largeur), une clientèle raffinée, j’y ai appris le goût du poisson, sa découpe, j’ai découvert les huîtres, le plaisir de la bonne chair, et des aliments frais et simples.
Je n’ai jamais aussi bien gagné ma vie: je touchais mon indemnisation, et oui j’ose le dire, j’étais payée à 80% au black pour le travail que je faisais. Ca faisait du bien, du beurre dans les épinards, on en avait bien besoin, et j’estimais que je pouvais en profiter un peu, ce n’était serait pas éternel, je n’en avais pas l’intention.

Mais ça a duré, beaucoup trop à mon goût. En parallèle, je continuais plus ou moins intensivement mes recherches d’emploi. Epluchage de petites annonces, candidatures spontanées. Mon CV intéressait, j’étais régulièrement convoquée à des entretiens - j’ai dû en passer une trentaine en 2 ans environ. Assez exceptionnel, j’en étais consciente.
Et pourtant à chaque fois, la réponse était la même: “oh vous avez un parcours peu banal, vous êtes bien intéressante, et vos prétentions salariales modestes (moi j’aurais dit bradées mais bon), on a vraiment hésité, mais non désolés, on a retenu un autre candidat”.
Je ne comprenais pas. Je me remettais en question, j’ai refait des dizaines de fois mon CV, mes lettres, travaillé, bûché mes entretiens, répété, lu, interrogé, en vain.

Un jour, lors d’un énième entretien avec un directeur d’une petite boutique qui offrait un poste plutôt intéressant, la question a été posée de façon plus directe: “et vous envisagez d’avoir des enfants”?
Je n’ai pas été surprise en réalité, parce que je savais que ça faisait partie des points d’achopement. Une question aussi directe était rare, mais la finalité toujours évidente.
Je n’en avais pas, et je n’avais pas l’intention d’en avoir. C’était clair, pas sans avoir un travail, et même, je ne suis pas du genre à signer un contrat et me mettre en arrêt maternité. Ce n’était pas en projet dans un avenir proche, ni même plus lointain.
Il a dû voir que je tiquais un peu à la question si directe, parce qu’il s’est excusé. Je lui ai répondu honnêtement, à savoir “non et ce n’est pas prévu”. On a terminé l’entretien, il est revenu dessus en m’expliquant qu’il ne me retiendrait pas, à cause de ça. Nous étions dans une relation de franchise, je l’ai bien senti, et je lui ai dit ma déception, lui expliquant que pourtant, je n’essayais pas de me vendre, et que ma réponse avait été parfaitement sincère.
“Je vous crois Madame. Mais vous comprenez, sur votre CV, on voit que vous êtes mariée, vous êtes à un âge où il est plus que normal de vouloir des enfants. Moi, je dois former quelqu’un, j’ai besoin de pouvoir m’appuyer dessus, et je ne peux pas me permettre de devoir chercher une remplaçante même dans 2 ans, pour un congé maternité. D’ailleurs je suis peut-être trop direct et ça pourrait m’être préjudiciable, mais je pense que vous devez avoir des difficultés à trouver un emploi, et je pense que c’est à cause de ça”.

Nous y étions. J’avais ma réponse à ces nombreux entretiens passés, et ces multiples réponses négatives. Dire que j’ai songé à falsifier mon CV, je peux l’avouer aujourd’hui. Moi qui ai toujours détesté le mensonge, je n’ai pas pu m’y résoudre (j’aurais peut-être dû, je l’ignore encore). Je ne pouvais pas non plus prétendre avoir déjà des enfants. Il n’y avait pas d’issue, si ce n’est bétonner mon argumentaire, mais je savais bien que mon statut faisait peur, et en toute objectivité, je comprenais les raisons de refus, elles me révoltaient, mais je me mettais à la place de ces chefs d’entreprise et du risque qu’ils prenaient, et je concevais qu’avec la concurrence qu’il y avait sur le marché de l’emploi, ils puissent privilégier sur ce simple critère une femme soit déjà maman, soit de loin pas encore maman….

J’ai fini par trouver du boulot, 2 longues années plus tard. Dans un grand groupe international, chez Petites Voitures, qui ne m’a pas demandé si j’allais être maman ou pas, et qui s’en contre-fichait. J’ai été d’une gratitude envers eux qu’ils n’ont certainement pas dû mesurer…

Cette note est une forme de contribution à la journée de la femme, mais comme je ne fais jamais les choses de façon conventionnelle, je la publie avec 2 jours de retard. Honnêtement, je ne suis pas certaine d’être attachée à cette fête si souvent détournée, raillée, moquée. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir qu’à mon tout petit niveau, j’avais également été victime d’une des nombreuses discriminations que des centaines de femmes doivent affronter chaque jour, notamment dans le monde professionnel. Ce billet n’a pas pour vocation de polémiquer. Juste de témoigner. Et de dire à toutes celles qui sont dans la situation que j’ai vécue, que je les comprends, et les soutiens. A défaut de trouver une solution, car je n’en ai toujours pas, malheureusement….

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