L’art de la diplomatie

J’étais partie pour vous pondre un petit article sur Miss Blondinette, ça faisait longtemps, et puis accessoirement aussi continuer mes 365 que j’ai copieusement zappés la semaine dernière, jusqu’à ce soir, mon retour en voiture, et les infos de 18H.

Il semblerait qu’une grande étude ait été réalisée ces derniers temps sur la fertilité des femmes et l’âge auquel elles deviennent mères en France, ce qui est une information tout à fait originale et inédite, convenons-en. Bref, de temps en temps, quand l’actualité n’est pas trop chargée, qu’il n’y a aucune révolte populaire en Afrique du Nord, aucune élection contestée en Afrique tout court, que la France entière repose paisiblement, je veux bien admettre que ça comble les grands vides informatifs auxquels les journalistes peuvent se retrouver confrontés, les pauvres. Mais passons, on n’est plus à une étude sociologique près.

J’écoutais d’une oreille plutôt distraite, ce qui explique que malheureusement, je n’aie ni le nom du gentil médecin que je vais citer de façon très approximative, ni le lieu où il travaille. On va donc dire qu’il s’agissait d’un chef de service de maternité, dans une maternité française quelconque, mais suffisamment reconnue pour être citée sur une radio générale à une heure de grande écoute.
Son intervention faisait suite à la présentation des conclusions que nous connaissons déjà à peu près tous: les Françaises sont plutôt douées pour avoir plusieurs enfants, plutôt dans une tranche d’âge élevée pour leur premier enfant, et il semble que la tendance à être mère de plus en plus tard (donc facilement autour de la quarantaine) se confirme.

Intervention du brillant médecin, que je cite entre guillemets mais en le paraphrasant, puisque je n’ai pas pu prendre de note: « Je tiens à rappeler que les grossesses tardives, à savoir après 35 ans en moyenne, sont celles qui présentent le plus facilement des risques de complication, que ce soit en cours de grossesse ou pendant la naissance, ou des risques de malformation du foetus. Je tiens quand même à rappeler  que normalement, les enfants se conçoivent quand on est jeune, et non pas autour de 40 ans ». Les mots en italique ayant été prononcés, je m’en souviens.
Voilà.
Sujet suivant.

Pour mémoire, nous sommes en 2011. Dans un pays globalement cultivé. A une époque où les femmes n’en sont plus à se demander tout à fait comment on fait des bébés, mais plutôt comment elles peuvent essayer de concilier au mieux leur possible velléité de carrière, leur capacité à garder un job (déjà chèrement acquis) pas trop mal payé et/ou satisfaisant, et potentiellement s’épanouir dans leur rôle de mère, qui leur semble également naturel.
Et là au milieu, on a un médecin, qui est quand même le genre de personne référente, qui connaît à peu près aussi les exigences du quotidien pour une femme (même si c’est un homme, mais bon dieu, il bosse pour des femmes, dans la spécialité qu’il a choisie!!) qui nous sort des inepties tellement monstrueuses, que ça donne très, très envie de taper sur le poste de radio. Ou alors essayer de récupérer son nom, et l’appeler. D’abord pour lui crier dessus, ça soulage, mais aussi pour lui rappeler que lorsqu’on a un droit de parole publique, comme ça, on essaye de faire un peu mieux, un peu plus fin, un peu plus original que ce genre d’énormités. Même quand on n’a que 3 minutes de temps de parole, et le risque d’être coupé.

Alors monsieur le médecin, puisque la seule tribune qui m’est autorisée est mon blog, je vais vous répondre ici et maintenant:
J’ai bientôt 35 ans, dans 4 mois. Et je fais partie des nullipares semble-t-il inconscientes et totalement enclines à une prise de risque majeur que vous citez en exemple dans votre intervention.
Je ne suis donc pas maman, c’est un projet que j’ai à moyen terme, va-t-on dire, mais si on m’avait interrogée il y a une quinzaine d’années sur l’âge auquel j’aurais voulu avoir mon premier enfant, je n’aurais sans doute pas pensé que je passerais le fatidique cap des 35 (cap après lequel, dixit les mêmes médias bien pensants, la fertilité tombe en flèche, tout juste ne faut-il pas envisager les méthodes alternatives avant même d’avoir essayé les naturelles. On décourage d’avance).
La vie, mes choix de vie, que j’assume entièrement et pleinement, ont fait que je n’ai pas pu être maman plus tôt. Et quand bien même, j’ai choisi tout autant de prendre du temps pour moi, pour mûrir, pour m’apaiser, pour comprendre mes envies profondes, pour apprivoiser mes craintes, et connaître mes motivations réelles. Si je deviens maman, je ne le serai pas parce que je suis une femme et qu’il est normal d’être mère. Je le serai par désir, par conviction, et en sachant quel engagement je prends.
Tout cela mis ensemble a fait que les années ont passé. Bien trop vite, comme pour tout le monde. Et que je serai donc une maman « âgée ». Présentant donc « des risques de malformations importantes pour le foetus, et de complications ».
Tout ce que ce médecin dit, nous le savons, pour la plupart. Si nous l’ignorons, la médecine, les médias, les bouquins, les journaux se chargent assez rapidement de nous le rappeler. Nous prévenir de ce qui nous attend me paraît indispensable. Le faire intelligemment et surtout diplomatiquement me paraît encore plus essentiel. Au nom de quelle supériorité peut-il ainsi cataloguer des femmes, et surtout nous dire que nous « devrions être mères plus tôt »? Alors quoi? Lorsqu’une femme arrive devant lui et présente en effet des complications, ou même s’interroge et s’inquiète, lui répond-il « ah mais madame, vous êtes âgée vous savez, vous n’avez qu’à assumer votre choix »??

Oui je m’emporte et je m’enflamme, parce que je me suis sentie directement visée. Non seulement par le fond du discours, alarmiste et caricatural, et surtout irrespectueux face aux choix ou obligations de vie des femmes, mais aussi par la forme, d’une maladresse à couper le souffle. Je veux bien, sur ce dernier point, laisser le bénéfice du doute. Un discours tronqué, une interview de 6 minutes réduites à une intervention de 3 phrases, peuvent parfois donner une fausse image de la personne, et du message.
Mais comment, comment peut-on envisager de faire évoluer les mentalités, quand les médias relaient de telles inepties sans atténuer et modérer, et que les personnes supposées détenir le savoir sont capables d’être aussi irrespectueuses??

Et oui…sincèrement…ça fait du bien de se lâcher!

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11 réponses à L’art de la diplomatie

  1. kana dit :

    Moi aussi j’ai entendu ce médecin hier, et j’ai également été choquée!
    Discours paternaliste, condescendant et donneur de leçon (mais enfin, malheureusement ce n’est pas un cas isolé dans la médecine) : « Profitez de votre jeunesse pour faire des enfants, Mesdames! ».

    Adoré aussi le moment où il explique que les grossesses à plus de 40 ans demandent un suivi beaucoup plus intense, ah ben désolées de donner trop de travail à la médecine, hein…

    Bon ce matin j’ai à nouveau entendu ce médecin, mais les extraits étaient plus courts, et le journaliste a nettement relativisé ses propos, c’était beaucoup mieux.

    / Nullipare de 36 ans

  2. Flo dit :

    *Kana: bienvenue ici, c’est toujours un bonheur de découvrir des lecteurs/lectrices silencieux(ses) 🙂
    Et merci de tes propos, ça me rassure parce que je me sais prompte à m’enflammer, et je me demandais si je n’avais pas juste entendu que le plus choquant.
    Et le pire, dans cette histoire, c’est que lorsqu’on commence à raconter ce genre de choses autour de nous, plein de femmes ont leur propre anecdote, propre récit de maladresses, voire pire, de pression qu’on a pu leur mettre sur le sujet. Et je crois que je ne me lasserai pas de me révolter, mais de me sentir aussi bien impuissante…
    Tant mieux si ce matin, le journaliste a eu l’intelligence de relativiser les propos!

  3. Anne dit :

    J’ai une collègue qui a 40 ans et qui est enceinte. C’est son troisième enfant.

    Et bien crois-le ou non, mais on la fait chier comme si c’était un premier, en le prenant sur le ton « ah mais ça ne sera pas du coup comme vos deux premiers, il faut que vous soyez plus responsable ».

    Et là, je me dis que… pfff…

    Bref.

  4. Flo dit :

    *Anne: je pense que je serais capable de me transformer en furie dans une situation pareille. Et d’envoyer bouler tout le monde. Quelle honte, quelle ingérance, quel manque de respect et quel ridicule! Pfff, comme tu dis. Mais que peut-on faire de plus que « pff »?
    Bises et belle grossesse à elle 🙂

  5. Tu me fais rire, parce que je me souviens exactement où j’étais quand ce médecin à parlé, je passais au dessus d’un pont et je me suis dit « ben putain le mec ! » oui je me parle pas bien correct toute seule. C’est plus le truc bien culpabilisateur au sujet du coup du suivi des vieilles qui m’a fait réagir, le reste pfff on l’entend si souvent de la part des machos médecins.

  6. Lyjazz dit :

    Salut ! moi c\’est la vieille du coin… Je fus une nullipare de 35, 36, 37, 38, 39 ans. Et une jeune maman de 40 ans. Et de nouveau jeune maman à 41 1/2. Et là, les médecins ne m\’ont pas embêtée. L\’un m\’a dit \ »vous ne faites pas de boxe ? tant mieux. Vous pouvez faire tout ce que vous faites d\’habitude\ ». Il m\’a laissé choisir de faire une amniocentèse, tout en me disant que la clarté nucale était bonne, alors….. Pour la 2nde grossesse j\’ai fait du ski de piste à 4 mois 1/2 de grossesse. J\’ai pu avoir 2 accouchements eutociques (normaux), sans aucune médicalisation. Et j\’aime à raconter que l\’obstétricienne me disait \ »jusqu\’à 45 ans il n\’y a pas de pb\ ». C\’est réellement ce que j\’ai ressenti : actuellement, à 45 ans, on est dans un état de santé que connaissaient nos mères à 35. Et les doc qui parlent à la radio pour dire ce genre de **** je leur dis comme toi. Voilà ! Ah, oui : mes enfants vont très bien, ne sont jamais malades, et je cours et je joue au foot et grimpe aux arbres avec eux. Merci.

  7. Flo dit :

    *Valérie: si tu m’avais entendue sur le moment, clairement, ton langage à toi serait passé pour du très très chaste 😉 Et même si on entend cela souvent, ça reste toutefois totalement inacceptable 🙂
    *Lyjazz: mais j’ai beaucoup pensé à toi, connaissant un peu ton histoire, en entendant ce médecin, et en rédigeant ce billet 😉 Et je suis heureuse de savoir que tu as pu être suivie par quelqu’un d’intelligent, humain, tolérant, ouvert et simplement compréhensif. Et c’est ce que je souhaite à toutes les « jeunes mamans plus âgées ». Mais tant d’entre elles ignorent encore qu’elles peuvent envoyer bouler les toubibs qui leur mettent une telle pression, et qu’il y a des alternatives…

  8. Je suis une relativement « jeune » maman – mes deux enfants sont nés avant mes 30 ans – mais je suis choquée par les propos de ce médecin aussi.

  9. Flo dit :

    *Pralines et Canelés: il faut vraiment que j’écrive plus souvent ces articles coups de gueule, ça fait sortir plein de gens qui commentent pour la 1ère fois, et je suis toute guillerette 😉
    Donc bienvenue ici. Et je pense que oui, ce genre de propos peut choquer n’importe qui: déjà maman, pas encore maman, moins de 30 ans, plus de 40…C’est juste l’incarnation de l’ignorance de la vie d’une femme, tout simplement 🙂

  10. Lyjazz dit :

    Tiens, j’en rajoute une couche : je connais une maman de 3 qui a 42 ans.
    Sa dernière petite a 6 mois, elle est née par voie basse, à la maison, avec une SF, ET après 2 césariennes.
    Elle a juste l’impression que c’est une première naissance, d’avoir enfin accouché.
    C’est dire combien une naissance peut réparer des 1ères expériences ratées, parce que trop médicalisées.
    Se faire confiance. Savoir que l’on est des mammifères et que nous savons accoucher. Ce sont des notions importantes, que les médecins enlèvent trop souvent aux femmes.

  11. Flo dit :

    *Lyjazz: j’en suis convaincue, et le tout est ensuite de trouver l’accompagnement qui nous convient. Et d’arriver à changer les moeurs médicales…

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