Réminiscences

Quand j’avais 9 ou 10 ans, je me souviens des vacances scolaires, juste avant de partir ou après être revenue. Je me souviens de ces journées où le soleil se couchait si tard, où j’étais au lit avant qu’il ne fasse complètement nuit.
Je dormais sous la fenêtre ouverte, à peine sous le drap, et j’écoutais les bruits de l’extérieur, les oiseaux qui s’égosillaient dans le grand sapin juste à côté, les rares voitures qui passaient, et puis les cris d’enfants, ceux de l’autre côté de la rue, dans la cour au milieu des maisons. Ils jouaient au ballon, au vélo, ils se couraient après, ils s’appelaient, ils s’ébattaient jusqu’à ce qu’il fasse nuit, ou que je sombre dans le sommeil.
Je les écoutais fascinée et recroquevillée, je me disais que si je le voulais vraiment, je pouvais aussi me lever, convaincre mes parents qui auraient sans doute si facilement accepté, et traverser la rue pour aller les rejoindre.
Mais je ne les connaissais pas ces enfants, je ne savais pas leurs noms, je ne savais même pas si nous allions à la même école, et je n’avais pas envie d’arriver là au milieu, d’être la solitaire qui devait faire l’effort de s’intégrer dans un groupe déjà composé. Ca me faisait peur, ça me paraissait impossible.
Alors j’écoutais, je participais à distance, je me disais déjà que ce n’était pas tout à fait normal d’être toute seule et de ne pas profiter de ces journées si longues et de cette absence de contrainte, mais que j’étais bien au lit, dans la fraîcheur relative juste sous la fenêtre, et puis j’avais sommeil, et puis j’avais peur, et pourtant qu’ils avaient l’air de bien s’amuser, tous ensemble….

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Quand j’étais adolescente, je me souviens de ces vacances dans le Grand Sud, au bord de la mer.
Je me souviens de ces 15 jours de liberté de mouvements et de choix au sein du club, de la possibilité d’aller et venir comme je l’entendais, de ces décisions que je prenais qui semblaient toujours si inattendues…
Je me souviens que je m’endormais tard, lorsqu’il faisait nuit et enfin frais, la fenêtre ouverte sur la moustiquaire, des ruses que nous avions avec mon frère pour ouvrir doucement la porte en rentrant, la refermer encore plus vite, et n’allumer la lumière qu’en étant certains que plus aucun moustique ne pourrait passer.
Nous nous mettions au lit, et alors que son souffle à lui devenait si vite profond et régulier, j’écoutais la nuit et ses bruits, les insectes qui grinçaient, j’humais les senteurs que la nature dégageait après la canicule. Et puis souvent, au loin, en fonction d’où venait le vent, j’entendais la musique, les basses, les battements qui provenaient bien souvent de la boîte de nuit qui devait laisser sa porte ouverte, pour permettre à la fraîcheur nocturne d’alléger les vacanciers décidés à brûler la nuit jusqu’aux pointes de l’aube.
J’entendais les rires des jeunes de mon âge qui arpentaient les allées, j’entendais les danseurs taper des mains et crier pour réclamer d’autres morceaux.
Je les écoutais du fond de mon lit et je me disais que si je le voulais, il me suffisait de me lever, de prévenir mes parents au cas où ils auraient voulu venir s’assurer que tout se passait bien, de les avertir que je voulais aller danser et qu’ils ne s’inquiètent pas, je ne pouvais pas aller bien loin. J’aurais pu rejoindre cette foule d’inconnus et me fondre avec eux, retrouver des têtes vaguement connues et croisées dans la journée, ou pas. J’aurais pu rejoindre ceux de mon âge, ceux qui me croisaient souvent vaguement interrogatifs de me voir si lointaine, si froide.
J’aurais pu et je ne l’ai jamais fait, parce que j’avais peur, peur d’arriver au milieu de groupes déjà composés, peur de faire l’effort et le premier pas, peur de cette peur inconnue qui me rongeait le ventre, les entrailles, me faisait me recroqueviller dans ce lit et apprécier tout ce qui pouvait être fait en solitaire, pourvu qu’on ne me demande pas de m’immiscer dans un groupe trop important.
Alors je fermais les yeux et chantais les chansons que je reconnaissais dans ma tête, pour moi, je me les fredonnais et m’endormais sur le son de la musique en me disant que c’était dommage, mais que c’était impossible, et que je ne pouvais pas faire autrement, même s’il me suffisait juste de me lever, de mettre mes sandales, et ma jupe jetée sur la chaise, mon t-shirt, et que personne ne m’aurait entendue me glisser dans l’obscurité…

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Hier soir, j’ai eu droit à une migraine comme il ne m’était plus arrivé de ressentir depuis fort longtemps. J’ai pris un cachet, de ceux que je ne peux prendre qu’en allant me coucher dans la foulée parce qu’ils me coupent les jambes et la moindre once d’énergie que je pourrais encore avoir.
Je me suis allongée, il faisait chaud, j’ai laissé la fenêtre ouverte, et dans un semi-coma, provoqué par la douleur, l’analgésique et mon état de décomposition avancée, j’ai écouté les bruits de la nuit…les voitures qui passaient, et puis à un moment, les cris des enfants, des jeunes en bas de la rue, alors que la nuit tombait.
J’ai écouté cela en m’enfonçant dans le sommeil, j’ai écrit ce billet dans ma tête en me disant vaguement que je n’en aurais plus aucun souvenir le lendemain. Je me suis laissée porter par les souvenirs qui remontaient de mon enfance, et je me suis sentie bien plus légère parce que même si je n’ai pas été cette enfant qui s’est jointe à ses camarades de quartier, même si je n’ai pas été cette adolescente qui est allée danser jusqu’au bout de la nuit, j’étais désormais une adulte heureuse et pas trop mal dans ses pompes, même s’il y a encore des ajustements à faire, à commencer par une migraine à surmonter…
Alors je me suis juste laissée bercer, j’ai senti le vent soulever le drap, les oiseaux ne chantaient plus ou alors je ne les entendais plus depuis un moment et j’ai sombré dans le sommeil le plus paisible possible, compte tenu des circonstances…
Et je me suis dit que ce que j’avais gagné à tout ça, c’était d’adorer m’endormir au son de la vie qui bat à l’extérieur, et de me sentir à l’abri au chaud ou au frais, et de savoir que même si je n’y étais pas physiquement, j’y participais à ma manière jusque dans mon sommeil….

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Et pardonnez-moi de cette incapacité à même répondre aux commentaires…que j’ai toujours autant de plaisir à lire. Je m’y mets dès maintenant, et je vais essayer d’être un peu plus rigoureuse, pour le peu de billets que j’écris, je vous dois au moins ça…

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9 réponses à Réminiscences

  1. J’ai adoré lire ce billet, si émouvant …
    Je m’y retrouve un peu. La peur, oui, qu’encore aujourd’hui je peux éprouver dans certaines situations (il me semble que toi tu l’as vraiment surmontée), et la tendresse et la fierté envers cette gamine qui finalement a appris à aller vers les autres …
    Je t’embrasse avec cette tendresse du moment où on se découvre un point commun de plus …

  2. Oui c’est tellement rassurant de se remémorer ces souvenirs et de se savoir moins seule dans cette ancienne solitude.

  3. Flo dit :

    *Zelda: je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu’à chaque fois il faut que je t’approuve comme si tu étais une nouvelle commentatrice, quelle honte hein? 😉
    Je ne pense pas avoir surmonté ma peur mieux que toi, vraiment, et nous pouvons toutes les 2 être fière de cette gamine, chacune la nôtre, non? 😉
    Je t’embrasse fort aussi 🙂
    *Valérie: disons que c’est rassurant de savoir que même si ça n’était pas tout à fait compréhensible et justifié sur le moment, on n’en a pas fait quelque chose de trop traumatisant non plus 😉

  4. Anne dit :

    Ah ben je vais t’envoyer le mec qui reprend inlassablement du Johnny, tu vas voir ce que tu en fais, des bruits ambiants !!

    Plus sérieusement, fort joli billet.

    A propos de dormir, il va y avoir conférence sur l’interprétation des rêves, hein ? Enfin je ne t’en dis pas plus mais on va en causer.

  5. Flo dit :

    *Anne: ah mais je parlais de bruits d’ambiance, pas la fête au village tous les soirs sous les fenêtres!! 🙂
    Merci pour le billet, et on t’attend de pied ferme pour les interprétations, donc? 😉

  6. Lyjazz dit :

    Très nostalgique et rythmé…
    Je me retrouve dans cette peur d’aller rejoindre des groupes de gens vaguement connus, pendant mon adolescence. Et il m’est arrivé de faire cet effort, d’y aller. A chaque fois j’ai été déçue parce que je me sentais si différente ! Je tentais de comprendre les codes et les normes, je cherchais sans doute trop loin, je n’ai jamais compris et j’ai été toujours décalée. Plus tard j’ai trouvé et senti des gens qui me ressemblaient…

  7. wedontcare dit :

    J’aime ta manière d’écrire. I ask for moaaar. La bise !

  8. methiel dit :

    Ben t’es passée où ?? J’aimais bien te lire moi…

  9. Flo dit :

    @ Tous: merci des petits mots, commentaires auxquels je ne réponds honteusement pas, et questionnements…Je ne suis pas très loin, j’ai passé une longue période très loin de l’envie d’écrire, j’y reviens petit à petit, je recommence à me dire « ça pourrait faire l’objet d’un billet », c’est probablement bon signe…Comme l’indique si bien son titre, ce blog va bien finir par renaître de ses cendres 😉

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