Peurs contre peurs

Depuis, à la louche aller, une bonne dizaine d’années, je m’applique quasi quotidiennement à affronter mes peurs, à les comprendre afin de les faire disparaître.
Il faut dire que le travail était de longue haleine et s’annonçait ardu, puisque j’ai assez classiquement commencé par avoir peur de ma propre ombre, et de ma propre décision. A savoir: oui ok, je sais ce que je vis maintenant et ce n’est pas confortable, mais je ne sais pas comment ce sera après, et ça, ça me fait encore plus peur.

Une fois cette angoisse-là surmontée et le travail amorcé, j’ai pelé l’oignon comme on dit, et j’ai retiré patiemment couche après couche les petites et grandes choses qui formaient cette chape de plomb que je sentais sur ma poitrine, me paralysant régulièrement et m’empêchant de respirer ou de me lever, sans parvenir à exprimer clairement pourquoi et ce qui causait cet état.
J’en ai profité pour nettoyer un peu la base de données familiale, puisque j’ai eu le bonheur d’hériter d’un père ultra angoissé et de façon joyeusement communicative, et d’une mère pas franchement sereine même si elle cache mieux son jeu et que la transmission est par conséquent un poil plus sournoise.

Depuis quelques temps, j’étais plutôt contente du résultat. Certes, on ne termine jamais un tel travail. On reste vigilante, on identifie régulièrement de nouveaux pans d’ombres qu’il faut arriver à éclaircir. Mais au fur et à mesure, ça se fait plus vite, plus spontanément, plus facilement. Ca devient naturel, comme un exercice quotidien, celui de sentir arriver les points de blocage, de ne pas se laisser dépasser et de les lever dès que possible, seule ou avec aide.

Ironiquement, c’est aussi ça qui m’a décidée à devenir mère. Cette idée que j’avais fait mon possible pour couper les liens des angoisses, que je transmettrais le moins possible à mon enfant. Que j’étais capable de reconnaître ce qui m’appartenait, et que je ne lui en ferais sans doute pas porter les casseroles. Mes bagages restaient désormais dans ma penderie, et je m’appliquais à en diminuer la taille quotidiennement.

Je le vois bien, ce sourire sur le visage des mamans qui me lisent. Parce que je n’ai pas échappé à la règle, je ne suis pas plus futée qu’une autre, ni mieux immunisée. Et depuis le 26 Juillet, j’ai une forme de tsunami qui m’a complètement submergée, et l’impression d’avoir remis tous les compteurs à zéro.
Depuis ce jour, depuis que j’ai ma fille dans mes bras, que je suis responsable de ce petit être chaud et gigoteur, je retrouve mes angoisses. Pas les mêmes, bien sûr, mais je ne sais pas si c’est mieux. Je retrouve en tous les cas les sensations de peurs, qui me prennent au ventre, à la gorge, aux tripes, qui remontent, et qui court-circuitent mon cerveau et mon intellect (pourtant bien souvent trop présent), m’empêchant de me raisonner et de prendre de la distance. Je ne suis qu’une boule d’angoisse pour tout ce qui la concerne, je doute de mes moyens, de mes capacités, de ma façon de faire. Je crains de ne pas répondre suffisamment à ses besoins, je stresse à l’idée de ne pas la comprendre.

L’avantage de cette situation, c’est que j’identifie parfaitement ce que je traverse. Je reviens en terre connue, je sais aussi que ce n’est pas normal ni destiné à perdurer, et j’essaye de lever ce que je peux et de faire la part des choses. Du moins, quand je ne suis pas trop fatiguée et que je parviens à ne pas laisser s’emballer la machine, c’est à dire pas très fréquemment ces temps-ci.
Je sais aussi que ce que je vis maintenant, je n’aurais pas pu le régler ou l’affronter avant d’être maman. Je pouvais toujours me projeter (je l’ai fait un nombre incalculable de fois), je pouvais au mieux déblayer et préparer le terrain, le rendre le plus propre possible, mais rien ne remplace une bonne vieille mise en situation. C’est râlant, pour rester polie, mais c’est une évidence.

Il y a plein de choses qu’on ne peut pas anticiper. Et pour une control freak comme moi, c’est en soi déjà une angoisse à surmonter. De toute façon c’est bien simple, on me l’a dit et répété et je le croyais volontiers « sur parole », mais rien ne vaut l’expérience, et après un peu plus de 3 semaines, j’en témoigne haut et fort.
Ce n’est pas faute d’avoir envisagé tous les schémas dans ma petite tête, vraiment pas. J’avais préparé plein de scénarios, allant de l’accouchement de rêve jusqu’au pire, je connaissais sur le papier la fragilité d’une jeune maman, je savais qu’on ne pouvait jamais prévoir ce qui nous arrivait et que sournoisement, les cristallisations se faisaient sur nos points de faiblesse. Je m’entends encore dire à mon amie à quel point la nourriture était pour moi quelque chose d’important dans l’éducation d’un enfant, et je me vois lire cette bible sur l’allaitement en me répétant que tout me paraissait une telle évidence et qu’il suffisait de se faire confiance.

Un grain de sable dans le rouage, et c’est ma belle confiance en moi qui s’en est allée, laissant la place à toutes les questions possibles générant des peurs primaires qui, tapies au fond de ma petite personne, ne demandaient qu’à ressortir. Ajoutées au mélange explosif de projections que l’on fait inévitablement, qui remontent de notre propre histoire et viennent se rappeler à notre bon souvenir, et me voilà plusieurs fois par jour à contempler ma fille, la boule à la gorge, en me demandant comment je vais être capable de vivre, survivre à cette intensité d’émotions fluctuantes ma vie durant.

A ce jour, je n’ai toujours pas la réponse, et je me demande si je l’aurai. Je ne suis pas la première, je ne suis pas la dernière. A priori, on y survit, si j’en crois la race humaine qui ne s’est pas éteinte.

ewan.jpg

Pour des raisons assez évidentes, je ne mettrai aucune photo de ma fille sur ces pages. Je pourrais vous mettre déjà des dizaines d’images de ses pieds, mais ça deviendrait vite un peu lassant je le conçois, sauf pour les parents totalement gagas du moindre centimètre de son anatomie.
Par contre et pour compenser, j’envisage fortement de commencer la collection d’images de ses doudous:
Je vous présente donc Ewan, le 1er qu’elle ait reçu avant même d’être née. C’est un mouton magique qui, paraît-il, a le don d’apaiser les enfants en reproduisant le son qu’ils entendaient in utero. Ben bon dieu, je ne sais pas comment on survit à un tel boucan pendant 9 mois, et je me dis que je tiens peut-être là le début de réponse de sa venue plus tôt que prévu en ce bas monde!!!

Ce contenu a été publié dans Babybouchette, polichinelle et autres guimauveries. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à Peurs contre peurs

  1. Mille Bulles dit :

    Juste : 🙂 il n’y a pas grand chose à ajouter à ce billet là, je trouve. Je n’aurais pas la prétention de donner des conseils à ce sujet, les angoisses c’est quelque chose de tellement intime.
    Une constatation, peut-être ? Je ne te connais pas irl, mais « sur le papier » comme tu dis, tu as tout d’une maman formidable. AVEC failles et doutes, puisque ça fait partie du lot.

  2. zelda dit :

    C’est un beau billet, ma Flo. Tu sais, j’aurais pu l’écrire il y a quelques mois (si j’en avais trouvé le talent et le temps, ce que toi, tu as su faire !), mais aujourd’hui, je ne le pourrais plus. Parce que cet état de peur permanente ne dure pas « la vie durant », pas de cette manière écrasante, totalitaire, en tout cas. Ta toute petite est encore si petite … mais elle grandit, prend des forces, et « bientôt » tu seras un peu plus rassérénée.
    Je renchéris sur Millebulles, et moi je te connais « pour de vrai », tu es une personne formidable et une mère formidable. Je suis tellement fière de tout ce que tu as fait depuis quelques semaines ! Te rends tu compte au moins que tu assures ? Sans doute que non, c’est le lot des parents … (Et le papa me paraît formidable aussi …)
    Et oui, tu as bien raison, on a beau savoir sur le papier, la réalité est bien plus … présente, harassante, pesante. Mais promis, cela s’allège, je sais que tu en as conscience, mais ça ne fait pas de mal de le répéter, n’est-ce pas ?
    Je t’embrasse fort,

  3. J’ai lu sur twitter un petit message d’Anne qui évoquait la naissance de ta fille, mais j’étais loin sur mon île et bien que pensant à toi, je ne t’ai pas encore félicité 🙂
    Je te souhaite évidemment que cette angoisse s’apaise, je crois que les tout petits sont très doués pour rassurer leurs parents. Et puis ai confiance, tu verras cela se passera bien et le bonheur effacera bien des peurs.

  4. Sacrip'Anne dit :

    Respire.

    T’es la meilleure maman pour cette fille là.

    Respire.

    T’assures comme une dingue, tu te rends compte, déjà, en si peu de temps ?

    Respire.

    Ca va TRES bien se passer.

    Respire.

    Les coliques c’est chiant et bruyant, mais pas grave.

    Respire.

    Et dors, le plus possible.

  5. Dame Ambre dit :

    A la naissance de mon premier, toutes les peurs que j’avais de mal faire, les angoisses, le regard des autres, l’allaitement que je voulais tant et qui a raté, la cuylpabilité sur tant de sujets.. ont disparu. J’ai fait disparaitre ce à quoi je m’attendais lourdement à devoir faire face, et j’ai ramené à la surface ce que je croyais avoir vaincu.

    Les enfants ont ce don là je crois 🙂

  6. Flo dit :

    @Millebulles: merci du compliment. Je ne sais pas si je le suis, mais j’espère faire au mieux, ce serait déjà plus que bien…
    @Zelda: merci de tous ces compliments pas vraiment mérités…Je te crois sur parole. Tout est donc question de temps quand un petit est tout petit…C’est à la fois rassurant et pénible, parce que bien souvent, c’est tout de suite dont on aurait besoin de solutions…Rendez-vous dans quelques semaines alors!
    @Valérie: merci! Et oui, elle a forcément toujours une longueur d’avance sur moi (sur nous), c’est assez hallucinant…pour autant, je n’ai pas encore trouvé le bon tempo pour être bien rassurée.
    @Sacrip’Anne: je respire, mais c’est pas facile. C’est chiant, bruyant, chronophage. Et pour dormir, faudrait-il encore qu’elle, elle dorme (bon, ça c’est une problématique qui vient d’apparaître)…Merci ma belle.
    @Dame Ambre: bienvenue ici! J’aimerais pouvoir arriver à faire disparaître moi aussi, et laisser le meilleur remonter. J’y arrive mais progressivement, pas souvent, pas longtemps, tant je me fais vite à nouveau happer par une problématique ou l’autre (allaitement, coliques, etc etc). J’espère pouvoir très vite inverser la vapeur parce qu’il y a quand même un sentiment de frustration assez intense pour le coup…

  7. Mia dit :

    Ca promet vu que les peurs sont déjà là de mon côté. Enfin je m’applique à les identifier et les combattre et ça a l’air de prendre un peu de temps mais de marcher. Ouf…

    Je trouve que tes derniers mots (pas sur Ewan, ceux d’avant) sont positifs alors je me dis que tout ira bien pour vous !

  8. Comme je te reconnais au tout début de ce texte, toi qui m’a botté les fesses pour que je fasse face à mes propres peurs… (Oui, oui, botté les fesses. Assez doucement pour ne pas que je m’effondre, mais assez pour que ça soit efficace !)
    J’imaginais qu’une fois Babybouchette née, tu saurais te faire confiance et que tout irait bien, sauf impondérables dont on a parlé… ET moi, j’étais sûre que j’allais puiser la force de faire de même chez toi, chez Zelda,entre autres…
    Tu te marres, hein ? 🙂

    En tout cas, j’aimerais juste te dire, même si je suis sûre que tu dois penser que ça te fait une belle jambe, que je suis persuadée que tu es une maman formidable. J’aimerais te dire que c’est pas une colique ou un réveil de trop qui vont arriver à te faire vaciller, mais au fond, si tu as besoin de pleurer et de dire que c’est dur, tu en as bien le droit… Je crois que ça fait aussi partie de l’apprentissage de parent.
    En tout cas, je vous embrasse fort (et toi, jte serre contre mons gros vente :p )

  9. Flo dit :

    @Mia: de toute façon, tout le travail que tu fais en amont est ça de moins à faire en aval 🙂 Et ce n’est vraiment pas négligeable. Mais il ne faut pas, en effet, perdre de vue que tu vas forcément être surprise…en bien comme en mal. C’est la loi de la parentalité, et c’est ce qui rend ces premiers temps souvent bien difficiles…Mais je suis sûre que tout ira bien pour vous aussi 🙂
    @Le petit poison: oh que tu me donnes une importance et une force que je suis bieeeeen loin d’avoir! Et tu vois, ce n’est pas parce qu’on navigue dans ce milieu depuis fort longtemps, qu’on est au courant de bien des choses, qu’on passe à côté des séismes que la maternité provoque. Il faut dire que je n’ai pas tiré un numéro facile, mais je ne suis pas non plus la plus à plaindre…Tu auras ta force à toi, parce que ce sera ton/votre chemin, et nous serons là dans la mesure du possible (plus que maintenant je l’espère!) pour pouvoir t’épauler et t’aider à distance. Mais en tout cas, être entourée (et à proximité) est indispensable, et pas que par le papa, c’est pour l’instant le conseil prioritaire que je peux donner…
    Merci en tout cas de tes mots, ça fait du bien de les lire. Et si tu sais, je fais bien plus que vaciller, j’ai l’impression que toutes mes bases sont remises en question. Il faudra que j’en fasse un billet, lorsque ce sera un peu plus apaisé….Je t’embrasse fort aussi et espère t’écrire bien vite, dès que ma fille me le permettra 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *